Surf-trip en Inde : quand le rêve se transforme en cauchemar…

Tout d’abord, un grand merci pour tous vos messages reçus la semaine dernière, cela me fait toujours plaisir de discuter un peu avec vous ❤ N’hésitez pas à me faire un petit coucou de temps en temps !

En ce mois de juin où tout le monde est un peu fatigué, je vous propose de retrouver une histoire que j’avais écrite il y a quelques temps pour mon autre blog (désormais fermé). Cet épisode hors du commun est arrivé à un de mes proches, et je me souviens encore de l’émotion dans sa voix lorsque j’avais recueilli son témoignage. Cette histoire, qui parle d’intuition, me touche particulièrement, et c’est pour cette raison que j’avais envie de vous la partager de nouveau aujourd’hui. Cela vous donne également un aperçu de ce que je fais au quotidien, lorsque je ne travaille pas sur mon roman ou pour mon blog. Écrire pour les autres peut parfois être émotionnellement éprouvant, mais chaque petite histoire est pourtant toujours d’une richesse incroyable, faisant avancer chacun dans sa réflexion. Je suis heureuse d’avoir cette corde à mon arc, car cela m’apporte tout autant que lorsque j’écris de la fiction.

Je vous laisse découvrir cette histoire de surf-trip, quand un séjour de rêve se transforme en un instant en un véritable cauchemar…




Photo de Khairul Leon sur Pexels.com




« Je ne sais pas ce qui se passe, je ne me sens pas très bien… » Je dévisageai Tom, vraiment étonné. Lui, véritable force de la nature, toujours partant, en excellente santé, était en train de me dire qu’il allait abandonner une session de surf exceptionnelle pour aller se reposer ?

En regardant autour de moi, je vis sur la plage un coin ombragé où je lui proposai d’aller m’attendre. Il sortit de l’eau, visiblement mal en point. En temps normal, avec des conditions pareilles, je ne me serais jamais arrêté de surfer, mon ami pouvant bien se reposer pendant une heure ou deux le temps que je finisse ma session. Mais ce jour-là, j’eus une intuition bien plus forte que la raison. Quelque chose clochait, quelque chose ne collait pas. Il fallait que j’aille voir ce qui se passait pour mon ami, et c’est ce qui lui a certainement sauvé la vie.

Nous étions à ce moment-là en Andhra Pradesh, une des régions les moins touristiques de l’Est de l’Inde, pays où nous habitions tous les deux. Un typhon s’était formé loin de là, amenant sur la côte une houle parfaite. 4-6 pieds à 18 secondes, le rêve de tout surfeur. Motivés comme jamais, nous avions sauté dans un avion à Bombay le matin même, pour profiter le temps d’un court week-end de ces conditions parfaites. Nous étions arrivés à Visakhapatnam à 10h, avions loué une voiture avec un chauffeur et fait, tout excités, les 60 minutes de trajet nous amenant à la baie de Mangamari Peta.

Notre arrivée avait fait sensation dans ce petit village rural de l’Inde, et les enfants avaient accueilli avec des cris d’excitation ces deux grands gaillards étranges arborant fièrement deux planches de surf. Vraiment, tout était parfait. Mais Tom, après avoir surfé quelques premières vagues magnifiques, venait de sortir de l’eau car il avait mal au cœur et ne se sentait vraiment pas bien. Et je l’avais rejoint car on ne laisse pas passer des vagues comme ça, surtout quand on s’appelle Tom. Peut-être était-ce parce que nous ne nous étions pas échauffés ? Ou bien parce que nous n’avions pas assez dormi ?  Peut-être avait-il juste besoin de manger quelque chose ? Je lui proposai donc d’arrêter là et de trouver un hôtel pour qu’il puisse se reposer.




Village rural près de Mangamari Peta





Après avoir mangé dans un petit restaurant, où je voyais bien que c’était difficile pour lui, je l’accompagnai dans sa chambre d’hôtel où il décida de prendre une douche pendant que je faisais les papiers. Lorsque je le rejoignis, une quinzaine de minutes plus tard, il était pâle et dégoulinant de sueur. Il fallait l’emmener voir un médecin rapidement car cela commençait à devenir inquiétant. Le réceptionniste de l’hôtel nous conseilla de retourner à Visakhapatnam, et nous repartîmes donc avec le chauffeur pour refaire dans l’autre sens le trajet effectué quelques heures plus tôt dans une complète insouciance.

Sur le chemin, voyant mon ami au plus mal, je décidai de nous arrêter où nous pouvions, ce que nous fîmes dans le premier dispensaire à l’entrée de Visakhapatnam, décrépi et peu accueillant, mais avec des médecins compétents qui le prirent en charge rapidement. Après quelques examens, le médecin vint me prendre par la manche pour me sortir de la pièce. « Ton ami est en train de faire une crise cardiaque, il faut absolument l’emmener le plus vite possible à l’hôpital de Visakhapatnam pour qu’il puisse être opéré. Ne lui dis rien pour ne pas lui faire de choc, mais va vite chercher de la Nitroglycérine à la pharmacie d’à côté, et fonce ! ».

Je ne m’attendais tellement pas à ça que j’en eus le souffle coupé. Je ressentis une soudaine montée d’adrénaline et ma vision se rétrécit tandis que ma concentration devenait plus accrue. Tom venait de m’annoncer que sa femme était enceinte de leur deuxième enfant, et moi je me voyais déjà le ramener dans un cercueil à Bombay. Le surf trip, qui avait commencé si parfaitement était en train de tourner en un horrible cauchemar. Comment avions-nous pu en arriver là aussi rapidement ? Je mis malgré tout mon plus grand sourire sur mon visage et je partis retrouver mon ami.

Tandis que notre chauffeur courait en urgence à la pharmacie pour chercher le médicament, je réussis à convaincre Tom que tout allait bien, mais que le médecin lui conseillait d’aller faire rapidement un petit tour à l’hôpital pour comprendre ce qu’il s’était passé. En moins d’une minute, nous étions de nouveau dans la voiture, le cachet de Nitroglycérine en train de fondre sous la langue de mon ami, prêts à partir en catastrophe sur les routes cabossées de l’Inde. Le médecin avait dit de foncer, alors, à grands coups de klaxons et d’accélérations, nous avons foncé.




La baie de Mangamari Peta





A peine débarqués de la voiture, je montrai d’un rapide signe de la main le cœur de mon ami aux urgentistes. Ils comprirent tout de suite et l’emmenèrent sans attendre. Je restai dans le hall, seul et un peu perdu, et décidai alors de faire les papiers pour l’admission, puis de retourner à l’hôtel du matin pour récupérer nos affaires, oubliées dans la précipitation. Juste avant de partir, je retournai voir Tom en réanimation. Le médicament ayant fait effet, il était presque euphorique, prêt à retourner en découdre avec l’océan. « Tom, désolé mais ça ne va pas être possible. Il faut que tu restes ici et que tu appelles Émilie (sa femme, NDLR). Tu es en train de faire une crise cardiaque, mon ami… ». Je vis alors dans ses yeux qu’il venait enfin de comprendre la gravité de la situation.

De retour à notre hôtel, et malgré mes protestations, les patrons refusèrent catégoriquement de me rembourser. Mon ami était au plus mal, mais la politique de la maison ne pouvait pas déroger à la règle. Je repartis donc pour un quatrième trajet avec notre chauffeur et, de retour à Visakhapatnam, je pris le premier hôtel que je trouvais à côté de l’hôpital. Mauvais choix, cet hôtel répugnant restera sans aucun doute comme le pire de toute ma vie.

Je mis longtemps à trouver le sommeil ce soir-là, inquiet pour mon ami. J’avais donné mon numéro de téléphone, en cas d’urgence, et cela ne manqua pas. À 4h du matin, un appel d’un numéro local me réveilla. Je savais que c’était l’hôpital, et c’est avec une immense boule au ventre que je finis par décrocher.

« Vous êtes Mr. Sébastien W. ? 

– Oui, c’est moi…

– Vous êtes bien l’ami de Tom ?

– Oui, c’est ça. Il y a un problème ? 

Je sentais la sueur me dégouliner le long du dos, m’apprêtant à entendre le pire.

– Non, non, tout va bien pour lui ! C’est juste qu’il réclame sa brosse à dents… »

Mon ami faisait une crise cardiaque et on venait de m’appeler à 4h du matin pour… une brosse à dents ? Furieux mais soulagé, je répondis que s’il avait attendu jusque-là pour avoir les dents propres, il pouvait bien attendre encore quelques heures que je me réveille complètement pour lui apporter sa brosse à dents.




La baie de Mangamari Peta





Le lendemain matin, le cardiologue m’annonça qu’il fallait l’opérer en urgence. Nous devions agir vite pour éviter les complications, et je passai la matinée au téléphone avec sa femme, puis avec un cardiologue en France, essayant tant bien que mal de leur décrire les pathologies que j’arrivais à comprendre sur le dossier médical indien. Trois choix s’offraient à nous pour que Tom puisse être opéré rapidement : le rapatrier en France, le rapatrier à Bombay, ou l’opérer sur place, à Visakhapatnam. Sa femme, horriblement inquiète, n’arrivait pas à prendre une décision, et c’est à moi qu’incomba la lourde responsabilité de ce choix. Chance, ce jour-là, un congrès de cardiologues devait se tenir dans ce petit hôpital du fin fond de l’Inde. Je décidai alors que Tom soit opéré le jour même, là où nous nous trouvions. Je fus encore une fois en charge de la signature des papiers, et j’avoue que je ne me sentis pas particulièrement fier de devoir les signer, ceux-là…

La salle d’attente où je l’attendis pendant son opération était complètement décrépie, et je tournais tant bien que mal en rond pour calmer mon angoisse. Je regardais de temps en temps par la fenêtre qui donnait, ironie du sort, sur l’océan. La houle était toujours magnifique, mais au lieu de surfer comme prévu, j’étais là, en train de me ronger les sangs. Le médecin arriva enfin, et c’est avec un immense soulagement que je l’entendis me dire que tout s’était bien passé. Tom avait été chanceux. Une artère principale était bouchée, et généralement lorsque le caillot est placé à cet endroit-là, 3 personnes sur 4 n’ont même pas le temps d’arriver à l’hôpital.

Ce jour-là, sur ma planche de surf, j’avais suivi mon intuition. Celle-ci m’avait rappelé inconsciemment l’histoire d’un camarade de surf, LaoHei, qui était allé surfer à Taïwan avec un autre de ses amis quelques années auparavant. Il s’était lui aussi senti mal, lui aussi avait eu envie de vomir, mais son ami était resté dans l’eau pour continuer à surfer. LaoHei était également en train de faire une crise cardiaque et n’avait pas pu être sauvé. À Visakhapatnam, peut être influencé inconsciemment par cette histoire si tragique, j’avais pris sans le savoir la bonne décision.




Le long de la côte, avant d’arriver à Mangamari Peta





Une semaine plus tard, je retrouvai mon ami, de retour à Bombay. J’étais rentré avant lui, une fois sa femme et son fils arrivés, sans avoir oublié de refaire une petite session de surf avant de quitter l’Andhra Pradesh, dans un semblant de retour à la normalité. Tom, si grand et si fort habituellement, marchait comme sur des œufs, visiblement choqué par ce qui venait de lui arriver. Je crois qu’il avait contemplé de bien trop près sa propre mortalité.

Quelques jours plus tard, en rangeant mes affaires, je retrouvai par hasard une clé. Dans la précipitation, j’avais oublié de la rendre à l’hôtel près de l’hôpital, cet hôtel qui m’avait si profondément dégoûté. Je décidai de l’offrir à Tom, en souvenir de cet épisode peu commun que nous venions de vivre ensemble. Sur le porte-clefs, on pouvait y lire une inscription : « Visakhapatnam, the city of Destiny / Visakhapatnam, la ville de la Destinée ».








Épilogue : Tom vit désormais avec sa petite famille en France, tout à fait normalement. Malgré un suivi régulier, il n’a conservé aucune séquelle de cet épisode.








Cette histoire est dédiée à 老黑 – LaoHei, Black Dog, décédé en 2012 sur la plage de 萬里 – WanLi à Taïwan, et qui a laissé son épouse enceinte de leur premier enfant.






			
		

6 commentaires sur « Surf-trip en Inde : quand le rêve se transforme en cauchemar… »

  1. Je te suis depuis quelque temps déjà.
    J’arrive sur l’article via FB et tout de suite, avec le pitch FB, je me suis dit ‘mais… je crois que je connais cette histoire’. Je n’ai lu que quelques lignes de l’article. Et, donc, oui, c’est ici que je l’ai lue. Et après tout ce temps, je m’en souviens. Elle m’a marquée. Je vais retourner la lire 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. C’est rigolo que tu t’en souviennes encore ! Je ne l’avais pas publiée ici mais sur un autre blog que je tenais avant par contre. J’avais envie de la repartager car moi aussi elle m’a beaucoup marquée. Merci pour ton message !

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